L'Oreille noire

Mesdames, Messieurs, nous commençons notre radio-reportage depuis la "ferme hantée" de Villedoux. Nous nous trouvons, les reporters Dampierre, Miral et Arteuil, dans la grande salle de la ferme de l'Esthonien Joseph Kultzach, en compagnie du commissaire Dupont, du parquet de Nancy, et de trois gendarmes. Douze autres gendarmes aux ordres du brigadier Durand, entourent la maison et je vous assure qu'ils obéiront à leur consigne qui est de tirer sur quiconque essaierait d'y pénétrer ou d'en sortir. Vous savez que c'est dans cette salle que les habitants de la ferme passent désormais leurs nuits; le fermier, Kultzach, rongé par un mal inexplicable, ne quitte pas sa place près de la cheminée; sa vieille sœur Ingeborg et sa nièce Vara voient s'approcher avec terreur le moment où la pendule sonnera douze coups et n'osent pas s'éloigner de la table où nous avons posé notre micro: enfin, le valet Onésime Leduc, un gaillard robuste et madré, vague aux soins du ménage, car vous n'ignorez pas que les fantômes le laissent froid, lui...

Arteuil fit une pause. C'était un garçon aux mains solides, aux yeux fermes. Il n'avait pas ôté son imperméable de cuir car, en dépit du feu qui brûlait dans l'âtre, le froid demeurait vif. Dehors, le vent soufflait. Dans ce pays triste, aux arbres décharnés par le gel, au sol crevassé et stérile, on n'eût pas trouvé une autre habitation à moins de cinq cents mètres.

C'est Arteuil qui avait eu l'idée de ce radio-reportage: il tenait à le mener à bien. Il ne s'embarrassait pas de soupçons et d'hypothèses: pour lui, toute énigme était résolue depuis que la vieille Ingeborg lui avait avoué que sa fille et le valet Onésime s'entendaient comme larrons en foire et que Joseph Kultzach avait en vain essayé de chasser de la ferme son serviteur, ce gars au rire faux... Arteuil ne craignait qu'une chose: que les phénomènes extravagants qui se reproduisaient toutes les nuits n'eussent pas lieu. Il reprit:

– Avant d'aller plus loin, je tiens à vous décrire avec précision l'endroit où nous campons. Imaginez une salle très vaste, comme on ne trouve plus qu'à la campagne. Pour nos paysans d'autrefois, c'était, devant l'immense cheminée, le lieu familial où s'écoulait la veillée. Mais pour Kultzach et les siens, c'est devenu une place-forte où il résiste encore et où règne je ne sais quel affreux désordre, quel malaise qui justifie l'amoncellement de la vaisselle sale et du linge, par terre. Onésime Leduc, lui, ricane et ne craint guère de parcourir, la nuit, le reste de la maison; mais cette fois-ci les ordres du commissaire sont formels, car on ne sait pas jusqu'où peut aller la fantaisie de ce garçon...

Le valet, un mégot entre les lèvres, bricolait à la cuisine et ne prêtait nulle attention aux paroles d'Arteuil. Il bavardait gaîment avec Miral, l'un des radio-reporters, qui affichait le même dédain pour les spectres et leurs mœurs, mais ne le quittait pas d'une semelle...

* *

La pièce répondait à la description d'Arteuil: on s'y sentait oppressé par un plafond bas et noirci. Il y stagnait une atmosphère lourde, qu'accentuait la pauvre lumière tremblotante des bougies. Le fermier sexagénaire, affalé sur son banc au coin du feu, le visage zébré de rides, les yeux fixés sur la braise, ne sortait de son immobilité que pour ramener, avec un gémissement, la couverture sur ses épaules; il avait un nez puissant, une barbe de dix jours, et on parvenait avec difficulté à lui arracher des lambeaux de phrases en un jargon incompréhensible, le même dont se servait sa sœur. Celle-ci, osseuse et rapace, jetait partout des regards inquiets, tout en parlant avec animation, dans leur idiome, à sa fille Vara, un échalas habillée à la diable, pâle et délavée, dont les prunelles ne s'illuminaient que lorsque Onésime apparaissait...

– Vous vous représentez donc cette salle rectangulaire: d'un côté la cheminée, et à sa droite, la porte qui mène à l'étage et à la cave. Cette porte, nous ne l'avons pas laissée ouverte, mais rassurez-vous, toutes les fenêtres sont cadenassées, et il n'existe aucune issue autre que celles que je vais mentionner. Bien entendu, nous venons de visiter la maison de fond en comble et il ne s'y trouve personne en dehors de nous. Du côté opposé à la cheminée, l'huis qui mène à la cuisine demeure ouvert, mais nous avons barré l'entrée par le potager et nos pandores veillent... Vous savez que le mur postérieur de cette salle n'a pas d'ouvertures puisque la maison est édifieee à même le roc, contre une colline. Reste la façade, avec deux fenêtres scellées et la grande porte: on y a mis un loquet solide... Vous le voyez, nous nous sommes bien isolés du monde extérieur: de l'endroit où nous sommes installés, nous commandons la position et je vous prie de croire que le commissaire Dupont n'a nulle envie de badiner: il veut que la lumière se fasse. En fait de lumière, nous ne possédons que des bougies et, d'ailleurs, nous pousserons notre obligeance jusqu'à les souffler presque toutes, dès que l'heure fatidique sera proche... Et maintenant, je vais céder la parole à mon camarade Dampierre qui retracera, pour vous, les épisodes de ce mystère qui passionne la France et que nous allons nous efforcer d'éclaircir, avec l'aide des autorités.

Arteuil se tut et se versa, doucement, un grand verre d'eau. Puis, la pipe à la main, il se rapprocha du commissaire: ils se remirent à débattre une question qui tenait à cœur au journaliste. Il aurait préféré qu'Onésime Leduc eût toute latitude de circuler dans la maison: car si les fantômes restaient muets, leur reportage était fichu... Ce détail n'intéressait pas le moins du monde Dampierre: tiré à quatre épingles, la cigarette allumée entre les doigts, il se mit à parler d'une voix froide et fine:

– Nous voici donc face à face avec le mystère. Peut-être y a-t-il parmi nos auditeurs des esprits forts qui traitent de balivernes les comptes rendus des journaux et qui nous prennent pour des naïfs ou des farceurs. Non, messieurs, nous avons nous-mêmes la prétention de nous croire peu sensibles à ce qui relève de la fantaisie pure, et si nous nous trouvons ici, c'est que nous cherchons des faits. Avouons quand même qu'il y a trop de choses entre le ciel et la terre... Car ce qu'on nous dit, nous stupéfie: dans cette ferme isolée et sombre, qu'habitent quatre êtres frustes et peu inclins à devenir superstitieux, depuis vingt-deux jours des voix étranges se font entendre...

Des coups secs contre ces murs solides: on cherche et on ne trouve rien. Des bruits dans la cave: Kultzach s'y rue, personne. Puis, dans la nuit profonde, soudain, une voix féminine, une voix masculine qui se mettent à chanter, toujours la même chanson, avec une triste insistance; et pourtant il ne s'agit que des couplets innocents d'Auprès de ma blonde... D'où viennent ces syllabes légères? De très loin... et de tout près: d'un autre âge, voudrait-on dire. On l'a constaté: les sons paraissent proches et faibles, les mots sont scandés sans accent... Eh bien, l'enquête minutieuse de la police n'a donné aucun résultat: on n'a découvert nulle trace suspecte.

Nulle issue secrète non plus. Vous avez certainement lu les graves accusations que Joseph Kultzach a portées contre M. Dupuis, le propriétaire de cette ferme, qui n'a pas été intégralement payé et qui a essayé en vain d'en déloger son locataire; grâce à sa parfaite connaissance des lieux, M. Dupuis aurait organisé cette funèbre comédie pour mettre en fuite Kultzach et les siens... Hâtons-nous d'ajouter que la police n'a rien pu relever contre M. Dupuis; sans doute habite-t-il à huit cents mètres d'ici, sans doute passe-t-il tout son temps dehors, pour ses affaires... En tout cas, personne ne saura franchir le cordon de surveillance qui nous entoure cette nuit.

Nos fantômes craindraient-ils la force armée? Nous espérons que non. Bientôt peut-être l'aile du mystère vous frôlera, par le truchement de notre micro... Si tout se bornait à une chansonnette fredonnée par deux voix sardoniques, avouons qu'il n'y aurait pas là de quoi mobiliser la maréchaussée. Il y a pire: vous savez que depuis qu'ont lieu ces bizarres phénomènes, une étrange maladie s'acharne contre Joseph Kultzach, autrefois robuste, et à présent immobilisé, jauni, vieilli. On ne comprend pas les causes de son dépérissement; il s'agit d'un empoisonnement léger et progressif, dont la persistance est plus grave que toutes les chansonnettes. En vain, a-t-on analysé l'eau et les mets.

En outre... chut! Minuit sonne à la pendule vermoulue qui nous fait face... Minuit. L'heure des fantômes. Viendront-ils? Nous allons faire l'obscurité. Nous attendrons patiemment. Notre camarade Miral, pour tromper l'attente, va interviewer devant le micro les personnes qui se trouvent dans cette salle. Mais les spectres se laisseront-ils interroger?

Dans l'obscurité (le feu rougeoyait à peine) Dampierre alla s'étendre sur un banc, en bâillant; la respiration haletante des gendarmes lui arracha un sourire. Il vit qu'Arteuil avait obtenu qu'on ouvrit la porte qui menait à l'étage. Ses yeux se fermaient... Il distingua, mal, les traits de la vieille Ingeborg qui approchait sa bouche du micro; le petit Miral la questionnait d'une voix qui tremblait imperceptiblement. Le commissaire posa sur la table quelque chose de métallique et de lourd... Dampierre s'assoupit.

Il faisait froid, mais Miral se sentait tout en sueur. Il se répétait une phrase goguenarde de Leduc: "La vieille... c'est avec de l'argent à elle que le père Kultzach a payé la ferme: il ne lui a jamais rien rendu. Je sais ce que je dis. Elle veut empoisonner le patron, et c'est sa fille et moi qui allons trinquer. Si elle croit que je vais me laisser rouler... " Les nerfs excités du jeune interviewer percevaient, tout autour de lui, un filet de haine, de vieux secrets, d'hypocrisie. Il ne pouvait pas s'empêcher, de temps en temps, de lever les yeux vers Arteuil et le commissaire qui, eux, ne frissonnaient point...

Après Ingeborg, ce fut la tour de Vara: leurs voix sans timbre, leurs paroles incompréhensibles se ressemblaient. Ces interviews présentaient peu d'intérêt, car les interlocuteurs de Miral se livraient peu et connaissaient mal le français. Sans doute, les auditeurs lointains devaient bâiller d'ennui, car ils ne devinaient pas, eux, la lourde atmosphère qui régnait dans la pièce. Miral, partagé entre son anxieuse appréhension et le désir de retenir l'attention de son public invisible, tripotait son mouchoir... Heureusement, la voix allègre d'Onésime vint résonner dans le micro. Près du feu, le vieux fermier sursautait à chaque bruit: quand son tour vint, on réussit avec peine à le faire parler haut, et l'éloignement du micro ne permit certes pas aux auditeurs de percevoir l'effroi qui vibrait dans cette voix à la fois geignante et rude.

La nuit s'écoulait goutte à goutte. Arteuil, sur les charbons ardents, tournait autour du micro, y lançait une phrase, se mordait les ongles avec fureur: il eût voulu tenir à portée de sa main les fantômes pour les forcer à exécuter leur numéro nocturne. Le commissaire alluma sa pipe: il trouvait comique l'anxiété d'Arteuil. Maintenant régnait le silence, un silence peuplé d'effroi... Les gendarmes n'osaient plus reprendre leur conciliabule: on les sentait troublés. Le journaliste allait et venait, comme un loup en cage, les poings serrés dans ses poches: c'était à prévoir, un ratage lamentable... Pourtant la nuit devenait de plus en plus étrange.

– Ecoutez, Dupont, il faut absolument faire quelque chose: je voudrais qu'il n'y ait aucun bruit, qu'on éteigne la moindre clarté, le feu même.

Le commissaire haussa les épaules: il alla s'asseoir près de Dampierre, qui ronflait légèrement. On ne vit plus que le rouge de son cigare. Et les minutes passèrent lourdes, au milieu de cet insoutenable malaise... Combien? Trente, quarante minutes...

Ce fut une plainte enfantine de Kultzach, un cri de Vara, qui tirèrent le commissaire de son assoupissement. La voix fièvreuse, rapide, étouffée d'Arteuil parlait au micro. Quelqu'un reniflait bruyamment et, d'horreur, la sœur du fermier écarquillait les yeux.

Auprès de ma blonde
Qu'il fait bon dormir...

Cela sortait, semblait-il, d'outre-tombe: ces sons frêles et dolents, venaient-ils de la maison, venaient-ils du dehors? Des mots ouatés, mais distincts: le micro les captait, et le vieil homme, près du feu, gémissait comme un être à l'agonie...

Encore englué de sommeil, la bouche mauvaise, le commissaire Dupont frissonna un long instant... Il se reprit, serra les poings, fit craquer une allumette: autour du micro, le visage rouge d'Arteuil, les yeux affolés de Vara et de Miral, les épaules tremblantes de la vieille Ingeborg; le valet contemplait d'une prunelle stupide l'Esthonien, qui, près du feu, se tenait la tête avec les mains. Dampierre lui-même ne trouvait pas la force de remuer.

– Vite, vous deux à la cave. Vous, Arteuil, avec moi à l'étage. Leduc et un gendarme à la cuisine. Fouillez-moi tout. Assez blagué.

La flamme tremblotante des bougies animait les ombres sur les murs. Dampierre s'en vint près de la cheminée: il considérait à présent le micro avec un sourire sarcastique.

– Moi, j'ouvrirai la porte, murmura-t-il, ces voix délicates se trouvent dehors et dedans à la fois, c'est-à-dire...On ne se soucia point de lui. Le bruit des pas saccadés remplit la maison.

* *

Combien étaient-ils les auditeurs qui n'avaient pas quitté leur haut-parleur? Leur patience fut récompensée: ils entendirent la chanson, les jurons, la ruée des gendarmes; ensuite la chanson s'éteignit, une clef tourna dans une serrure; perçurent-ils la bouffée d'air glacé qui s'engouffra par la porte ouverte? Mais l'oreille noire capta encore un épouvantable fracas, qui était celui d'un coup de feu, un cri puissant et inhumain de Kultzach, la clameur des femmes, et cet affreux brouhaha qui témoigne de la présence de la mort... Puis, brutalement, une main couvrit le micro et plus rien ne leur parvint de la "ferme hantée".

La main du commissaire avait obstrué le micro. On alluma toutes les bougies: par la porte ouverte, on entrevit les visages des gendarmes qui accouraient. A terre, sur le seuil de la ferme, le cadavre de Dampierre: la balle lui était entrée dans l'œil droit, le tuant net. Avait-on tiré du dehors? On organisa en vain une battue. Peut-être Dampierre avait-il tourné la tête vers l'intérieur de la pièce. Or, il n'existait, dans la maison, nul pistolet autre que ceux des gendarmes et des journalistes: on fouilla tout le monde sans résultat. Personne n'avait pu se rendre compte de rien. Et Dupont ne pouvait pas s'empêcher de regarder fixement Miral qui tremblait, son pistolet à la main.

– Mais nous nous trouvions tous là, à proximité! En une fraction de seconde, on a envahi la pièce, on a allumé...

Le reste de la nuit se passa en investigations. Les voix? On n'y comprit goutte, aussi bien après qu'avant le crime. Et quand, le matin suivant, vers neuf heures et demie, les autorités arrivèrent sur les lieux, on n'eut pas plus de chance, ce qui, d'ailleurs, n'empêcha pas les "huiles" de prononcer quelques phrases aigres contre le commissaire Dupont et la T.S.F.

Qui avait tué? Pourquoi? Qu'était-ce que ces voix? Les deux journalistes, livides et silencieux, erraient comme des âmes en peine. Près du feu, le fermier, les yeux hagards, ne répondait plus aux questions qu'on lui posait. Onésime lui-même ne paraissait pas dans son assiette.

Pourquoi Dampierre tenait-il à sortir? Les hommes du brigadier Durand n'avaient remarqué nul bruit suspect dans les alentours de la ferme. Quant à M. Dupuis, le propriétaire, il ronflait dans son lit, à côté de Mme Dupuis...

Et le commissaire eut tout loisir de constater – avec mauvaise humeur, d'ailleurs – qu'il ne manquait pas une seule balle au browning de Miral.

* *

Vers onze heures et demie, une auto grise de poussière stoppa près de la ferme et il en sortit un homme en chapeau melon, à la moustache tombante et aux mains rouges, qui s'en vint en roulant les épaules jusque sur le seuil de la salle où tous se trouvaient réunis. Un gendarme lui barra le passage, mais sans rien dire il jeta un long regard sur les présents, puis il exhiba une carte.

– Inspecteur Marbre, de la Sûreté générale. J'ai ici un mandat d'arrêt...

La foudre serait tombée dans la pièce qu'elle aurait eu moins d'effet. Des questions fusèrent.

On a passé la nuit à l'écoute, continua posément le policier, j'ai tout entendu. Votre reportage, messieurs, vient de nous rendre un fier service. C'est quand même malheureux que vous-mêmes, vous n'ayez pu l'écouter... N'importe! A présent, je voudrais que ceux qui se trouvaient cette nuit dans la ferme, se placent juste à l'endroit où ils étaient quand le coup a été tiré.

Un nouveau malaise régna. On s'exécuta, attendant la suite: Dupont, Arteuil, deux gendarmes disparurent derrière la porte qui menait à l'étage; Miral et Leduc ouvrirent l'huis de la cuisine; un autre gendarme et les deux femmes s'adossèrent au mur postérieur de la pièce.

– Monsieur Kultzach n'a pas bougé de la cheminée, prononça le commissaire pendant que le vieillard acquiesçait, l'œil morne.

Le policier loucha du côté de l'Esthonien, puis il reprit:

– Bon. Par conséquent Dampierre a marché d'ici jusqu'à la table et de la table à la porte. Peut-on me garantir que le micro n'a pas bougé de sa place?

– Oui.

Une large déception se peignit sur tous les visages, en voyant que l'Inspecteur s'asseyait pensivement sur un banc, devant la cheminée. Il avait l'air de chercher quelque chose: la bouche obstinément close, il leva les yeux au plafond, considéra le plancher, les cendres du foyer, puis la cheminée, un bout de ficelle qui y pendait. A un certain moment, un faible sourire apparut sous sa moustache et Miral frissonna en l'entendant fredonner Auprès de ma blonde...

Soudain, Marbre se baissa: ses doigts creusèrent la cendre et en retirèrent une arme poussiéreuse.

– Voilà. Vous pouvez constater qu'on a tué Dampierre avec ce vieux revolver rouillé.

Il s'était levé.– Maintenant, je voudrais qu'on allât examiner la cheminée: vous y découvrirez un phonographe enveloppé de linge, avec un disque; cette ficelle suffisait à le mettre en marche, bien entendu quand on l'avait remonté. Notre... fantôme le remontait tous les jours: il existe donc un moyen facile de mettre la main dessus. Cherchez dans le grenier ou... dans la chambre de Monsieur – il indiqua l'Esthonien – qui se trouve juste sur nos têtes: au fait, Monsieur Kultzach, la nuit vous ne trouviez pas le courage de grimper là-haut, mais votre effroi disparaissait quand il faisait jour, n'est-ce pas? Expliquez-nous donc à quoi rimait cette mascarade? Je ne vous demande pas pourquoi vous avez tué Dampierre: il vous a sans doute vu tirer cette ficelle...

Le vieillard était devenu vert: un flot de paroles s'échappa de sa bouche, et soudain, il bondit vers la porte, avec une agilité surprenante. Marbre ricana en le voyant se débattre entre les bras robustes des gendarmes.

– D'après vos investigations, au moins quatre personnes avaient des motifs de haine contre cet homme, mais vous n'avez pas songé que fatalement la réciproque était vraie. Il en voulait surtout à son propriétaire, qu'il accusait ouvertement, mais son plan visait tout le monde. Il se faisait dépérir en ingurgitant quelque cochonnerie; et son truc du phono n'est pas bête... Mais il a eu tort de tuer: l'affolement, un peu de démence...

– Il tournait les épaules à Dampierre... Comment a-t-il pu tirer? Et comment avez-vous compris?...

Kultzach jurait, se lamentait, le visage grimaçant; la vue d'un gendarme qui redescendit de l'étage en portant, précautionneusement, un appareil bosselé, pas plus grand qu'une casserole, l'acheva. On lui passa les menottes, on le traîna dehors.

– Kultzach, avec "tz", n'est-ce pas? demanda le policier qui remplissait le mandat d'arrêt, assis à la table.

Puis il ferma son stylo, se mit à rire et montra le micro noir qui trônait devant lui:

– Notre homme ne se doutait guère que ceci l'écoutait avec attention. Vous autres, ici, bouleversés par vos sentiments, vous ne pouviez pas remarquer l'imperceptible grattement de l'aiguille sur le disque. Or, vous savez que le micro amplifie ces petits bruit: ainsi moi, à Paris, dans ma chambre bien silencieuse... La voix venait de loin et de près, du dehors et de la maison, disiez-vous: j'ai songé à la cheminée. J'ai tout compris, mais il fallait vérifier, et surtout démasquer le fantôme. Or, le fantôme, voyez-vous, ne pouvait pas tirer de sa place: suivant Dampierre comme une ombre, il s'est approché de la table, grâce à l'obscurité et il a pu viser... L'instant d'après, il a voulu simuler l'horreur:

Et cet idiot qui aurait dû se trouver à trois mètres de la table, voilà qu'il se met à gueuler en plein dans le micro...

Nino FRANK.